On part. C’est le départ. Déjà une reprise. À partir de midi, lorsque nous devons nous préparer, le temps s’accélère en direction du spectacle. Nous ne pouvons plus rien mettre dans ce temps-là sauf de manger rapidement, de finir rapidement, tout ce qu’il y avait à faire. Le dossier de presse, les contacts vers les journalistes, mais manger tout de même. Il faut de l’énergie et que le corps soit en état. Le temps éprouvé pendant le spectacle n’est pas une question de durée. Il y a une traversée à faire, quelle qu’elle soit, qu’elle dure vingt ou cinquante minutes. La mise est la même. Il faut que le corps soit là, qu’il soit nourri. Il faut qu’il y ait du rebond, de l’élan, de la détente possible, sans effondrement. J’ai senti aujourd’hui que nous n’avions pas joué hier. Je n’ai pas été avec le texte. Je n’ai pas été avec le public. Avec toi, c’est différent. C’est infini. Il n’y a pas d’arrêt, mais il fallait retrouver le texte et le public. Ce travail toujours à faire de ne pas se laisser hanter par le corps du spectateur, par ses mouvements, par sa fatigue, sa distraction, sa dispersion. Par chance, aujourd’hui, il y avait cet homme au premier rang, un inconnu, qui recevait tous les regards, toutes les paroles. Derrière lui, Isabelle, dont je percevais les sourires. Une écoute très soutenue. Son corps bougeait très peu. Le monde du texte est là. S’y glisser. S’y donner. C’est comme une sensation omniprésente. L’imminence du texte, l’imminence du mot, l’imminence de ce monde-là, de cette Grande Balade, à portée de mes lèvres. Elle était consciente mais je n’ai pas toujours accédé à cette imminence. Et le gouffre. La pleine mer. Dans la nuit. D’être happée par le fond. Un doute soudain, irraisonné, de ne pas être au bon endroit comme si tout à coup la scène tanguait. Je t’ai regardé à ce moment-là. J’ai détaché les mots. J’ai vu ton regard. Ta voix était différente. Plus forte. Je donnais de nouvelles pulsations à la musique. J’avais besoin d’un tempo. C’était le tempo du texte. Celui de ta parole. Tu avais l’air effrayée, mais tu y es retournée. J’y suis retournée. La conscience d’un « encore », « encore », y aller, et disant cela ce soir, s’il y avait possibilité de jouer tout de suite, de s’y réessayer, de s’y retrouver, je le ferai.

12/07/2018

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